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Comment manager une équipe que vous ne pilotez plus au quotidien ?

Maria Ternard

Comment manager une équipe que vous ne pilotez plus au quotidien ?

Un collaborateur vous demande un point sur son évolution. Vous acceptez, bien sûr -c’est votre rôle. Puis vous réalisez, en préparant l’échange, que vous ne l’avez presque pas vu travailler depuis des mois. Il est staffé sur un projet piloté par un chef de produit ou un Scrum Master, dans une autre équipe, avec d’autres priorités que les vôtres. Et pourtant, c’est à vous qu’il revient de l’évaluer, de l’aider à grandir, de construire son plan de développement.

Qu’est-ce que le management matriciel, et pourquoi ça complique tout

Le management matriciel croise deux lignes d’autorité sur une même personne : une ligne verticale (le manager fonctionnel, souvent le N+1 « métier ») et une ligne horizontale (le pilote opérationnel du projet ou du produit -chef de produit, Scrum Master, chef de projet). Chaque collaborateur répond à deux responsables. Sur le papier, c’est élégant : on gagne en flexibilité, on croise les expertises, on livre plus vite. Sur le terrain, c’est plus disputé.

          Manager fonctionnel

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        carrière – développement – RH

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                 Collaborateur

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        tâches – délais – livrables

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               Pilote opérationnel

Ce modèle s’est généralisé avec le mode produit et les structures agiles à l’échelle. Il répond à un besoin réel -mais il crée une tension structurelle que peu d’organisations anticipent : le manager fonctionnel perd la visibilité directe sur ce que fait concrètement son collaborateur, tout en restant responsable de son évaluation, de sa motivation et de son développement.

Les chiffres donnent la mesure du sujet. Le rapport Gallup State of the Global Workplace 2026 montre que l’engagement des managers a chuté de 9 points depuis 2022 -ils étaient historiquement plus engagés que leurs équipes, cet écart a quasiment disparu. Ils ne sont plus que 22 % à se déclarer engagés, contre 27 % un an plus tôt. Le coût mondial du désengagement est estimé à 10 000 milliards de dollars, environ 9 % du PIB mondial.

Une partie de l’explication tient à la complexité que les organisations ont elles-mêmes ajoutée pour gérer la complexité externe. Selon le BCG Institute for Organization, entre 1971 et 2020, la complexité des marchés a été multipliée par 6 -la complication interne des organisations, elle, a été multipliée par 35. Ce décalage explique en grande partie l’épuisement des managers matriciels et leur sentiment d’impuissance : ce n’est pas un problème de posture, c’est un problème d’organisation.

Ce qui reste vraiment de votre ressort

La première chose à accepter : en management matriciel, votre autorité est partielle par conception. Ce n’est pas un échec personnel, c’est le modèle. La bonne question n’est pas « comment récupérer le contrôle ? » mais « qu’est-ce qui reste vraiment de mon ressort ? » et « ou je peux avoir de l’impact ? »
En général, le manager fonctionnel garde la main sur :

  • le développement de la personne : compétences, formation, évolution de carrière
  • le cadre RH : contrat, rémunération, mobilité, entretiens formels
  • la relation de fond : confiance, sens du travail, détection des signaux faibles
  • l’arbitrage des priorités entre plusieurs sollicitations concurrentes

Le pilote opérationnel, lui, gère le quotidien : tâches, sprints, livrables, délais.
Ce partage n’est jamais parfaitement étanche. Mais le nommer explicitement -avec le collaborateur et avec le pilote opérationnel -évite des semaines de flou. C’est souvent le premier acte de management réellement utile dans ce contexte : une tension non nommée devient une source de friction diffuse que tout le monde ressent sans pouvoir en parler.

Évaluer sans avoir observé le travail

C’est la question qui revient le plus souvent chez les managers en organisation matricielle : comment évaluer quelqu’un dont on n’a pas vu le travail ?
La réponse honnête : on ne peut pas le faire seul. Une étude Deloitte montre que 74 % des salariés ne comprennent pas sur quelles bases réelles leur performance est évaluée, et 95 % des managers ne sont pas satisfaits de la façon dont l’entretien annuel se déroule aujourd’hui. En contexte matriciel, ce constat s’aggrave si l’évaluation reste unilatérale.

Trois pratiques qui fonctionnent :

Impliquer le pilote opérationnel dans l’évaluation, pas pour lui déléguer la responsabilité mais pour collecter des faits. Une session de calibrage de 30 minutes avant l’entretien change tout : le chef de produit ou le Scrum Master a observé des comportements concrets que vous n’avez pas vus.

Demander une auto-évaluation structurée. Le collaborateur est la meilleure source sur ce qu’il a fait, les obstacles rencontrés, ce qui l’a freiné. Une grille simple -réussites, difficultés, apprentissages, besoins -lui permet de préparer ce recul, et vous donne de la matière.

Formaliser des points réguliers, pas seulement annuels. L’entretien annuel ne peut pas compenser douze mois d’absence de visibilité. Des points mensuels courts vous permettent de rester dans la boucle sans micro-manager.

Le one-to-one : une bulle de confiance, pas un point d’avancement

Quand les capteurs informels disparaissent -plus d’open space partagé, plus d’observation directe -le one-to-one devient souvent le seul espace structuré de la relation. Andy Grove, ancien CEO d’Intel, estimait qu’il offrait un retour sur investissement de dix pour un : trente minutes par semaine suffisent à créer un espace de parole qui n’existe nulle part ailleurs dans l’organisation.

L’erreur classique du manager matriciel est d’en faire une réunion de statut : avancement, blocages, reporting. Ce qui fonctionne, c’est l’inverse -un espace perçu comme un temps de confiance, pas de contrôle. Il y a un paradoxe apparent : moins on pilote, plus les retours deviennent fluides, à condition que la relation de confiance soit là. Dès qu’un one-to-one est perçu comme du reporting déguisé, le collaborateur se met en représentation, et les signaux faibles disparaissent précisément au moment où on en aurait le plus besoin.

Traiter une tension comme une tension, pas comme un problème à régler

Face à une difficulté, le réflexe naturel est de chercher une cause puis une solution. Ça marche pour un vrai problème. Mais une grande partie de ce que vivent les managers matriciels n’est pas un problème : c’est une tension organisationnelle -deux finalités légitimes mais interdépendantes, comme performance court terme et développement long terme, ou autonomie et alignement. Une tension ne se résout pas une fois pour toutes : elle se gère en continu, en la nommant plutôt qu’en la laissant s’installer en friction diffuse.

C’est particulièrement vrai pour les frictions qui viennent d’à côté plutôt que d’en haut ou d’en bas : un pilote opérationnel qui monopolise un collaborateur, un autre manager fonctionnel dont les priorités entrent en conflit avec les vôtres. Ces frictions horizontales sont souvent les plus épuisantes, précisément parce qu’elles sont les moins nommées.

Coordonner avec le pilote opérationnel : ni trop, ni trop peu

La relation entre manager fonctionnel et pilote opérationnel est le nœud du management matriciel. Quand elle fonctionne, tout le reste suit. Quand elle dysfonctionne, le collaborateur se retrouve pris en étau entre deux autorités contradictoires.

Les erreurs les plus fréquentes : l’absence totale de coordination, où chacun fait sa partie sans jamais se parler et où le collaborateur arbitre seul des injonctions contradictoires ; la sur-coordination, avec des réunions qui mobilisent tout le monde pour peu de valeur ; ou le fait de demander au collaborateur lui-même de « faire le lien » entre ses deux managers -ce qui revient à lui faire porter une charge qui n’est pas la sienne.

Ce qui fonctionne : une interface directe, légère et régulière entre les deux responsables. Un point trimestriel de 20 minutes suffit souvent pour partager les observations, aligner les priorités et signaler les tensions avant qu’elles ne deviennent des conflits. Il faut aussi clarifier, en amont, qui tranche en cas de conflit de priorité -si la réponse n’est pas connue à l’avance, c’est le collaborateur qui paie le prix de l’ambiguïté.

Le piège du micro-management compensatoire

Le management matriciel génère une tentation paradoxale : plus on perd la visibilité sur le travail du collaborateur, plus on risque de compenser par un contrôle excessif sur ce qui reste accessible -multiplier les demandes de reporting, exiger d’être copié sur des échanges qui ne concernent pas vraiment le manager fonctionnel, remettre en question des décisions du pilote opérationnel sans en avoir le contexte.
Ce réflexe est contre-productif à double titre : il surcharge le collaborateur sans apporter de valeur, et il signale au pilote opérationnel que le modèle n’inspire pas confiance. La bonne posture est inverse -accepter de ne pas tout voir, et recentrer son énergie managériale là où elle a réellement de la valeur ajoutée.

Recentrer son rôle : rendre ses collaborateurs Sachants, Voulants, Pouvants

C’est le déplacement le plus structurant pour un manager matriciel. Il ne produit plus le résultat directement. Ce qu’il produit, c’est autre chose, à la fois plus fondamental et moins visible : des collaborateurs capables de performer là où il ne les voit pas. Cela suppose de travailler trois dimensions : Le sachant : information compréhension contexte. Le Pouvant : capacité à faire (compétences, capacités moyens).

Sur ce dernier point, le levier le plus solide est souvent ce que Damien Thouvenin, cofondateur de Goood, appelle l’autorité d’influence. Un manager fonctionnel qui ne pilote plus l’activité quotidienne perd l’autorité de position, et souvent l’autorité d’expertise face à des équipes plus techniques que lui. Il lui reste un levier réellement opérationnel : construire l’influence dans la qualité de la relation et la capacité à nommer les tensions sans les résoudre à la place de l’autre.

Un cadre de rythme qui remplace la proximité

Sans structure, les points de suivi deviennent soit des réunions de contrôle anxiogènes, soit des conversations agréables mais sans substance. Un cadre simple, qui tient dans la durée :

  • Le point hebdomadaire individuel : ce qui s’est bien passé depuis le dernier point, ce qui a été bloquant, ce dont la personne a besoin, un sujet de développement.
  • Le point trimestriel de calibrage avec le pilote opérationnel : observations croisées, alertes à traiter ensemble, préparation de l’entretien formel.
  • L’entretien semestriel ou annuel : bilan structuré (auto-évaluation + apports du pilote opérationnel + observations du manager), objectifs co-construits, plan de développement concret

Ce cadre s’adapte à la taille de l’équipe et au degré de maturité du collaborateur. Mais il donne un rythme -et le rythme, en management matriciel, est ce qui remplace la proximité physique.

Ce qu’en disent les managers qui le vivent

Ce sujet n’a rien de théorique pour ceux qui le traversent au quotidien.

« J’ai trop de sujets opérationnels, c’est une charge, donc je n’ai plus le temps de vraiment manager et de prendre du recul. »

« Manager, c’est vivre en permanence dans un équilibre instable : gérer mon travail opérationnel tout en assumant mon rôle hiérarchique. »

« On ne capte pas les signaux faibles. On ne voit pas quand quelqu’un va mal. »

« Mon principal indicateur : si les gens viennent me chercher pour faire le one-to-one, je suis rassuré. Quand c’est le contraire, je suis en zone rouge. »

Un point revient systématiquement : le besoin de rituels simples et d’espaces pour partager sa situation avec des pairs qui vivent la même réalité, sans jugement.

FAQ – Management matriciel

Qu’est-ce que le management matriciel exactement ?
Un mode d’organisation dans lequel chaque collaborateur répond à deux responsables : un manager fonctionnel (N+1 métier) et un pilote opérationnel (chef de projet, chef de produit, lead agile). Les deux autorités coexistent, ce qui crée de la flexibilité mais aussi des tensions sur les priorités et les responsabilités.

Quelle est la différence entre manager fonctionnel et pilote opérationnel ?
Le manager fonctionnel gère la relation RH, le développement de carrière et l’évaluation formelle. Le pilote opérationnel gère le travail au quotidien : tâches, délais, livrables. En organisation matricielle, ces deux rôles sont portés par des personnes différentes.

Comment évaluer un collaborateur qu’on ne voit pas travailler ?
En combinant trois sources : l’auto-évaluation du collaborateur, les observations du pilote opérationnel collectées lors d’un point de calibrage, et les propres observations du manager sur la relation et le développement. L’évaluation unilatérale est insuffisante et souvent biaisée.

Quels sont les principaux pièges du management matriciel ?
Le flou sur les rôles, l’absence de coordination entre manager fonctionnel et pilote opérationnel, le micro-management compensatoire, et la perte progressive de légitimité par manque de contact régulier.

Comment garder sa légitimité de manager quand on ne pilote pas l’activité ?
En déplaçant sa valeur ajoutée : non plus produire le résultat directement, mais développer des collaborateurs autonomes, compétents et dans de bonnes conditions de travail -ce que l’on résume par le triptyque Sachant, Voulant, Pouvant, associé à une autorité d’influence construite dans la durée.

Que faire quand manager fonctionnel et pilote opérationnel ont des priorités contradictoires ?
Clarifier en amont qui tranche en cas de conflit, idéalement au niveau de la gouvernance et non au cas par cas. Le collaborateur ne doit jamais être mis en position d’arbitrer entre ses deux managers.

Échanger avec d’autres managers

Le 7 octobre à Paris, Goood organise une journée entièrement consacrée au management matriciel.
Au programme :

  • témoignages de managers ;
  • conférences d’experts ;
  • ateliers en petits groupes ;
  • échanges entre pairs.

Après une première édition complète, cette nouvelle journée permettra de partager des pratiques concrètes avec des managers confrontés aux mêmes enjeux.

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